dimanche 26 avril 2020

épisode 180 : Le Retour de Francis


     Aujourd'hui, un petit article de critique littéraire. Avant de rentrer dans le vif de l'article, le livre dont je vais brièvement parler ici fait suite à L'Île des Morts de Roger Zelazny. Un bon capitaine pirate de l'espace nous a fait découvrir ce roman sur son compte Instagram au début du confinement. L’Île des Morts de Zelazny s'inspire d'une série de cinq tableaux d'Arnold Böcklin peints entre 1880 et 1886 à moins que Wikipédia ne m'abuse, qui représentent tous une île similaire vers laquelle se dirige une embarcation. Dans le roman (preeeviously donc), nous suivons Francis Sandow, l'un des derniers humains vivants, né au XXème siècle mais évoluant plusieurs siècles dans le futur, et hôte d'un "Nom Vivant", une divinité extra-terrestre de laquelle il tire de grands pouvoirs. Il est par ailleurs l'une des personnes les plus riches de l'univers grâce à sa capacité rare de modelage et de création de mondes, tout en restant bloqué dans certains travers de sa jeunesse, accroché à certaines techniques ou technologies du XXème siècle totalement obsolètes. On se souviendra par exemple de l'une de ses relations, recrutées pour un travail administratif, grâce à, tenez vous bien, un doctorat en secrétariat, mais à laquelle il préfère apprendre ce qui ressemble à des techniques de dactylo du XXème siècle pour ne pas avoir à évoluer avec son temps. Certains passages du livre reflètent d'ailleurs son époque d'écriture quant à un regard sur les femmes; ce qu'il faut d'ailleurs retenir de cette secrétaire est qu'elle devient sa femme et qu'elle "avait de jolies mains". Oui, ce résumé ne vous apprend rien sur l’histoire de l’Île des morts, mais allez donc le lire, le livre est très court, fort agréable aussi bien au niveau de son rythme, de son histoire et de son style.

La version de 1883 du tableau de Böcklin

     C'était la première fois où l'on me refaisait la lecture, depuis pas mal d'années et les lectures de SF de mon Papa. Je ne compte pas les livres audio dans lesquels aucune interaction n'est possible avec le lecteur. Eh bien l'expérience est vraiment fort sympathique, le rendez vous est d'ailleurs pris pour toutes les sessions suivantes; et l'auditoire rajoute aussi beaucoup ! Bien le bonjour d'ailleurs; c'est très agréable de pouvoir discuter ainsi de tout et de rien (et de ... hum... ce blog est toujours PG13 je crois... ) sur les réseaux sociaux sans avoir de haters qui viennent critiquer à tout bout de champ. Peut-être que je passe trop de temps sur Twitter, en fait... Bon cessons cette digression, surtout quand je pensais faire un petit article.

Alors, de quoi parlons déjà? La suite de L'Île des Morts est le Sérum de la Déesse Bleue; que j'avais fort heureusement dans ma bibliothèque. Commençons par la quatrième de couverture. Je tiens déjà à préciser que je détaillerai un peu plus ce livre que le précédent mais je ne spoilerai pas non pour celles et ceux qui voudraient le lire.



     Le récit s'articule différemment dans sa forme par rapport au précédent. Nous suivons ici pas moins de sept personnages, avec parfois de brefs changements de points de vue, certains d'à peine une page et seul le contexte nous situe celui que nous suivons. Si c'est assez pratique pour faire avancer chaque intrigue vers le dénouement global, cela s'avère de temps en temps perturbant quand il faut une demie page pour comprendre où nous sommes, et qu'une demie page plus tard, nous avons sauté en un autre lieu. Comme bémol lié à ce découpage, je regrette aussi que le roman ne développe pas plus certains personnages. Comme dans le tome précédent, point de résumé ni d'exposé pour la mise en place du contexte historique mais des détails distillés subtilement tout au long de l'histoire. Et ça, c'est vraiment appréciable.


  • On apprend ainsi qu'un terrible guerre a eu lieu entre les NADYA et les Ligues Combinées, au détriment des NADYA, laissant la Terre totalement dévastée, morte, en proie a une intense activité volcanique, n'hébergeant plus qu'un seul homme vivant : le capitaine Miles Malacar. Héros des NADYA, la fin de la guerre le laisse avec un statut diplomatique protégé mais une intense rancoeur contre les Ligues Combinées. Il use d'ailleurs de son immunité pour voyager et secrètement poser une petite bombe à droite à gauche, dans un jeu du chat et de  la souris avec les Ligues dont personne n'est dupe, ces dernières attendant l'opportunité de le coincer sans témoin lors d'un de ses raids pour l'éliminer.
  • Nous en savons en revanche beaucoup moins sur le mystérieux H, aka Heidel von Hymack qui joue un rôle si déterminant dans l'intrigue. Auréolé d'une légende de Saint guérisseur, l'ancien archéologue traverse la galaxie pour soigner les maladies les plus exotiques et mortelles contre lesquelles les meilleurs spécialistes restent impuissants. Il est à noter que certains passages sur les épidémies et leur propagation à partir d'un patient zéro prennent un goût tout particulier en cette période de confinement. Le corps de H est en effet le lieu d'un bien étrange bouillon de culture. De sain, il finit progressivement par développer l'intégralité des maladies contagieuses connues, puis, en passant en catharsis, guérit en quelques heures, redevenant sain pour quelques jours, et le cycle recommence. Son sang, voire même sa seule présence, suffisent alors à guérir les pires maladies. En revanche, il lui suffit d'un faux pas niveau timing pour devenir le pire foyer de contagion de la galaxie. Et voir ceux qui chantaient ses louanges pour une guérison miraculeuse le vouer aux gémonies le lendemain.
  • Concernant ce cher Francis Sandow, narrateur du premier opus, il prend son temps à se montrer, mentionné au détour d'une page comme une célébrité connue de tous, et toujours par de petits détails très plaisants comme son goût pour les noms les plus étranges donnés à ses création. Par ailleurs, outre la puissance financière de Sandow, personne ne semble très au courant des divinités pe'éiennes et de son accointance passée avec Shimbo. Et Sandow n'est quasiment jamais l'un des personnages que l'on suit, il est vu à travers les perceptions qu'ont les autres personnages à proximité. La religion pe'ienne est au départ juste évoquée, ainsi que les "Noms vivants" qui s'adonnent à l'astro-façonnage (d'ailleurs Sandow qualifié de paysagiste, c'est assez drôle); mais ils sont cette fois trente-et-un !
"[il] avait mis le cap sur les noyaux des Ligues Combinées : Solon, Elisabeth et Lincoln, les trois mondes artificiels créés par Sandow lui-même."

"Il t'a même offert cette drôle de pipe [...]. C'est une Bayner-Sandow en bruyère, n'est ce pas? Elles valent une petite fortune."

"Ils maudirent l'orage qui menaçait et qui rendrait à la fois inutilisable leurs bottes et leur système de détection de chaleur corporelle. L'un d'entre eux, qui connaissait son histoire, maudit même Francis Sandow, qui avait conçu et fabriqué la planète."

"[il] écouta les crapaussignols chanter au loin. Ils chantaient un morceau de Vivaldi. Un extrait de l’Été? Oui c'était bien ça."
  • Cette fois-ci, nous avons aussi un personnage féminin, nommée Jackara. Rescapée de la guerre entre les Ligues et les NADYA dans sa jeunesse, elle vit exilée sur une planète où sa seule opportunité d'emploi est un bordel d'état. Oui, il ne s'agit pas forcément du personnage qui a la backstory la plus sympathique. Remplie de haine envers les Ligues, elle exerce sa profession un peu différemment des autres employées de son bordel, ce qui inclut des fouets, des clients très particuliers et une fréquentation de sa chambre qui ne peut jamais durer bien longtemps. Et dans sa haine des Ligues, elle a développé une sorte de culte du héros Malacar, seule décoration de sa chambre. Ce qui nous conduit à des petites scènes pleines de malaise quand Malacar se retrouve dans ladite chambre. Mais non, je vous arrête tout de suite, vous ne saurez pas ce qu'il s'y passe.
    Pas vraiment l'archétype habituel de la demoiselle en détresse; elle est tirée de son bordel par Malacar qui l'emmène avec lui dans sa quête, non sans oublier le côté cynique des personnages de Zelazny. En effet, Jackara est pas mal "utilisée" par les personnages qui l'entourent. Même si à vrai dire, Malacar utilise tous ceux qui l'entourent. Et il n'est pas le seul.
  • En plus de ces personnages mentionnons rapidement le docteur Pels, Morwin et Shind. J'aurais bien aimé voir plus souvent Pels: c'est un médecin génial mais quasi-mort. Il s'est fait congeler juste avant son décès et vit depuis uniquement grâce à un générateur interne d'énergie. Morwin quant à lui est un ancien subordonné de Malacar, télékinésiste qui s'est spécialisé dans la création artistique des rêves. Recruté à nouveau par Malacar pour sa mission, il finit par tenter de se rapprocher de Jackara dans la tentive de drague la plus malaisante depuis un moment. Vous vous rendez compte, en cas de pépin, il faut bien quelqu'un pour "veiller sur la fille".

"il croisa les mains et attendit. Il n'avait rien d'autre à faire que croiser les mains. Il ne mangeait pas, ne buvait pas, ne fumait pas, ne respirait pas, ne dormait pas, ne déféquait pas, ne connaissait pas la tentation de la chair. De fait il n'avait pas de pouls. Divers agents chimiques très puissants qui lui avaient été administrés étaient la seule chose qui préservait le Dr Pels de la putréfaction."


"_Vous êtes parents?
 _Que voulez vous dire?
 _Vous êtes unis par un lien de parenté, Malacar et vous?
 _Non; On est seulement... amis.
 _Je vois. Je voudrais être votre ami, moi aussi.
Elle sembla ne pas l'avoir entendu. Il se tourna alors et fixa le sol en contrebas: la fumée forma deux volutes divergentes qui montèrent, se courbèrent, se rejoignirent pour constituer un grand cœur criblé d'étincelles au milieu duquel le nom de Jackara apparut, puis le sien. Une flèche de feu le transperça."

  • Shind quant à elle est une créature télépathe, une sorte de boule de poils soyeuse, qui assiste Malacar, mais sans être non plus dépourvue de volonté propre. Elle permet d'ailleurs des dialogues croisés fort intéressant, communiquant sur un canal télépathique fermé avec plusieurs personnages simultanément, mais sans que les autres ne connaissent le contenu des échanges parallèles. Sa capacité de communication couplée à celle de Sandow permet à certaines scène de se dénouer de façon très fluide à la lecture sans avoir besoin d'une ellipse où les personnages se feraient des comptes rendus de situation ou de ressentis. 

Sans entrer dans le détail de l'histoire et spoiler le dénouement, tous ces personnages se retrouvent mêlés à une quête, avec comme intérêt principal la personne de H. Et comme dans le livre précédent, la tension monte progressivement, il n'y a pas vraiment de passage mou; ceux qui ne servent pas à faire avancer l'histoire servent à introduire un personnage sans omettre une petite dose d'univers qui se développe au fur et à mesure. Les personnages sont souvent cyniques, prêts à utiliser les autres pour leur projets, mais finissent aussi en vieillissant par perdre certains de leurs idéaux. Malacar était initialement un commandant militaire, qui s'est transformé en terroriste pour sa cause mais il est toujours à se demander quelle serait la meilleure approche à adopter pour sa cause, et si celle qu'il tente de suivre dans le roman est vraiment bonne pour les NADYA.
La lecture est très agréable, et à la fin de l'intrigue, avec la tension montée petit à petit, le livre ne se laisse pas fermer avant le dénouement. Bien sûr, avec L'Île des Morts avant, les "Noms Vivants" et leur fonctionnement surprennent moins le lecteur que lors de leur premier apparition; mais justement, en ce centrant à peine sur Sandow et en détaillant les autres personnages, cela permet ainsi d'autres péripéties. Même si, comme je l'avais cité avant, certains personnages mériteraient plus de temps "à l'écran" et leurs arcs ne sont pas évidents à suivre quand on saute d'une page à l'autre à un autre personnage. Au final, j'ai passé un très bon moment, et même si "le premier est mieux", celui-ci est vraiment très sympathique. 

Et pour finir deux autres petites citations : la première, pour décrire ce que pourrait être un "Nom Vivant", dans ce que l’interlocuteur qualifie de jolie formule :
"Un complexe autonome à caractère parasitique doté de capacités para-normales"
Et une dernière dont je donnerai à dessein pas le contexte :
"Toi? Laid? Par tous les Noms, tu es le plus beau de tous les êtres vivants. Retourne-toi maintenant et mets toi à genoux. Adore-moi. J'exigerai de toi que tu me rendes sexuellement hommage, puis je te consacrerai mon serviteur éternel."

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